Interview : Aliette de Bodard

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photo Lou Abercrombie

Voici une biographie rapide d’Aliette de Bodard pour les lecteurs francophones qui ne la connaîtraient pas encore.
Bien que née aux États-Unis, Aliette de Bodard a grandi en France, à Paris. Tout en poursuivant des études d’ingénierie à l’École Polytechnique, Aliette a commencé à écrire pendant son temps libre et parvint à achever deux romans, mais c’est d’abord par sa maîtrise de l’art délicat de la nouvelle qu’elle s’est fait remarquer. Aliette vit à Paris avec son époux, ses enfants, ses ordinateurs et sa collection de plantes lovecraftiennes qui envahissent le salon.

Merci de prendre un peu de temps pour répondre à mes questions à l’occasion de la sortie de ton roman La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent (un coup de coeur, mon avis à lire ici)

Tu as écrit énormément de nouvelles ou de novellas, nominées ou récompensées par des prix prestigieux comme le Nebula, le Hugo ou le British Science Fiction Award. Les lecteurs francophones peuvent en découvrir certaines dans l’anthologie des Utopiales 2015 ou dans la revue Angle Mort #12 en 2016. Est-ce un exercice que tu préfères à l’écriture d’un roman, ou est-ce complètement différent ?
C’est un exercice assez différent en fait: une nouvelle c’est court et ça laisse surtout le temps de donner une impression, une image marquante, un personnage inoubliable. Avec un roman c’est plutôt sur la durée et l’immersion du lecteur: j’ai plus le temps de prendre mes marques mais en contrepartie je jongle avec plus de choses, intrigues multiples, beaucoup de personnages, et il faut pas perdre le fil (pour mes romans, d’ailleurs, je fais une bible détaillée des personnages pour bien me souvenir de ce que j’ai écrit, alors que pour les nouvelles je n’en ai que très rarement besoin).

Tu es née aux USA, a grandi entre la France et l’Angleterre, et tu vis à Paris. Tu écris en anglais, pourquoi ce choix par rapport au français ?
En fait, au début j’avais commencé à écrire alors que j’habitais au Royaume-Uni, et du coup assez naturellement en anglais – ce que j’ai continué à faire une fois rentrée en France. Et une fois le pli pris j’ai juste continué…

Tu sembles complètement intégrée au “milieu” de la SFFF anglophone, cherches-tu à avoir plus liens avec les auteurs, éditeurs et lecteurs francophones ? J’ai l’impression que, depuis quelques années, on commence à voir plus souvent ton nom en France (et je m’en réjouis !)
J’avoue que je jongle avec pas mal de choses déjà (boulot à plein temps, famille, écriture) et que je ne cherche pas particulièrement à avoir des liens avec le milieu francophone du coup, par manque de temps, car c’est déjà assez éreintant d’avoir une carrière en langue anglaise seule. Ceci dit je connais pas mal de gens, principalement par les Utopiales et Imaginales (auxquelles je vais occasionnellement), et par les réseaux sociaux. Je ne suis pas vraiment à quel point mon nom apparaît en France (ou ailleurs) je l’avoue !

la-chute-de-la-maison-aux-fleches-dargent-aliette-de-bodardParlons un peu de “La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent”. Le roman a été traduit depuis l’anglais. As-tu envisagé à un moment de le traduire toi-même ? Et quel effet cela fait-il de le découvrir en français ?
Je ne suis pas traductrice, juste bilingue, ce qui complique beaucoup la traduction en fait (je suis la reine des anglicismes en langue française et je n’en suis pas forcément consciente). Et en tant qu’auteur traduire son propre texte c’est encore plus complexe: mon expérience (limitée, certes) est qu’on finit plus par ré-écrire plutôt que traduire, car on est frustré par le manque d’équivalences entre les deux langues, et on se sent la liberté d’écrire quelque chose de plus approprié–donc, in fine, deux fois plus de travail ! J’ai relu la traduction d’Emmanuel Chastellière par contre, et ça fait vraiment bizarre, comme si quelqu’un avait pris mon monde, mon intrigue et mes personnages et avait écrit quelque chose de subtilement différent.

Il règne une atmosphère très sombre et apocalyptique dans ce roman, comment t’en est venue l’idée et quels thèmes principaux as-tu voulu y aborder ?
J’avais originellement prévu d’écrire une fantasy urbaine qui se passait à Paris avec des dynasties de magiciens se faisant une guerre sourde dans les rues de la ville. Je n’ai jamais vraiment réussi à faire marcher ce roman-là, du coup j’ai repris une vieille nouvelle à moi dans laquelle les personnages devaient faire face à un trafic de drogue distillée à partir des os d’anges déchus, et je l’ai intégrée dans un Paris du XIXème siècle dévasté par une guerre magique. Il y a juste eu un déclic quand j’ai mis les différentes pièces ensemble: je me souviens d’avoir envoyé les premiers chapitres à mon agent littéraire pour lui demander ce qu’il en pensait, et 2-3 jours plus tard j’ai reçu un email me disant « quoi que tu fasses, ne t’arrêtes pas, c’est génial ». Donc forcément, j’ai continué !
Je n’aborde pas vraiment de thème de manière consciente quand j’écris un roman: c’est plutôt quand je regarde le résultat final que je vois quels thèmes mon subconscient a trouvé pour moi. En l’occurrence, l’exil, la nostalgie, le poids et le dangereux attrait du passé/de l’Histoire et le prix de la survie sont omniprésents dans le roman.

on-a-red-station-driftingParmi les nombreux sujets que tu y as intégré, on trouve un peu de magie ou de culture orientale (qui t’es particulièrement chère, j’imagine) et son interaction avec la religion catholique. Dans ta “trilogie aztèque” et dans l’univers de Xuya, tu sors aussi des sentiers battus. Tu peux nous en dire plus ?
Vaste sujet ! J’ai un esprit de contrariété je suppose 🙂 Plus sérieusement je suis tout à fait consciente de ce que ça fait d’être dans la minorité, et de lire des livres sur des futurs ou des passés où on n’existe pas vraiment, ou alors (pire) où on est les aliens. Je me souviens encore du jour où je me suis rendue compte que dans le Seigneur des Anneaux – un livre que j’adore par ailleurs – mes homologues étaient les Orientais, des barbares quasi animaux soumis à la volonté de Sauron. Ca fait un choc, et pas un des plus agréables, et ça fait pas mal réfléchir sur les barbares et les Orcs en fantasy…
Quand j’ai commencé à écrire, je voulais justement sortir des sentiers battus pour rendre justice à des civilisations qui n’étaient pas toujours bien perçues, comme les Aztèques. Plus je me suis plutôt orientée vers ce que je connaissais personnellement, donc vers la France et le Vietnam : ma série de SF Xuya est devenue ma façon de construire un empire galactique qui ne prenne pas Rome comme modèle, mais le Vietnam et la Chine, donc une culture confucéenne et bouddhiste.

La sortie de “La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent” en France coïncide à quelques semaines près avec le lancement en anglais de sa suite “The House of Binding Thorns” (avril 2017 – en cours de traduction par Emmanuel Chastellière qui a déjà traduit le premier), tu dois être dans tous tes états ! Quelle sortie te stresse le plus ?
Je pense que c’est au cumulatif ! Normalement les sorties anglaises sont ma grosse source de stress, mais là le livre sort dans le pays où je vis, dans ma langue maternelle, donc c’est quand même une sacrée aventure (ce n’est pas mon premier livre traduit en français, mais le précédent est sorti il y a un moment et j’avais oublié).

house-of-binding-thornsEnfin, peux-tu nous dire quelques mots sur “The House of Binding Thorns” (sans spoilers !) qui peut se lire indépendamment du premier tome, mais où l’on retrouve Philippe et Madeleine – et bien sûr Asmodée ?

Sans spoilers c’est un challenge °_° « The House of Binding Thorns » est focalisé sur la Maison Aubépine, dans le sud-ouest de Paris, et les plans d’Asmodée pour monter au sommet de la hiérarchie magique de Paris. On y retrouve Madeleine (et sa relation difficile avec Asmodée, qui continue à la terrifier), et Philippe, qui se retrouve à passer un marché avec Berith, un Déchu qui a le pouvoir d’accorder les souhaits les plus chers, mais demande en échange à Philippe de pénétrer dans la Maison Aubépine…

J’ai cru comprendre que ce cycle (titré « The Dominion of the Fallen » en anglais) était une trilogie ? Quelques petites infos sur le troisième tome ?
Ha, non, je suis désolée. En fait c’est une duologie, je n’ai de contrat que pour deux tomes. Ceci dit, ce n’est pas la fin du cycle, car je bosse sur un roman court qui suit Emmanuelle et Séléné (et j’espère bien en faire quelques autres).

Merci de ton temps et je te souhaite une bonne réussite pour les sorties des deux tomes, et au plaisir de te relire très vite !

Le site d’Aliette de Bodard – son compte Twitter – ses oeuvres sur ce blog

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31 réflexions sur « Interview : Aliette de Bodard »

  1. Une interview d’Aliette de Bodard, respect ! Autant je ne suis pas intéressé par La chute (l’Urban Fantasy, les anges et moi, hein…), autant j’ai prévu de lire son cycle aztèque et je suis très motivé par sa SF d’inspiration asiatique (il faudra un jour que je me mette aussi à Zhongguo de David Wingrove, au passage).

    En tout cas, ce que j’apprécie beaucoup chez elle, c’est cette volonté de sortir des sentiers battus en terme d’inspiration, que ce soit pour le volet fantasy ou le volet SF / Uchronie.

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    1. J’avais un peu le trac…
      Je trouve ça très intéressant en effet de ne pas être dans le « moule » et d’écrire des récits originaux, je suis bien tenté par ses autres romans ou nouvelles en V.O., à défaut qu’ils soient traduits, par contre j’espère ne pas trop galérer pour comprendre !

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      1. Il y a un souci par contre à propos de l’univers SF sino-vietnamien, à savoir quoi lire et dans quel ordre : la Novella que tu cites dans l’article est le seul texte « long », le reste est éclaté sous la forme de dizaines de nouvelles. Et vu que je ne suis pas du tout certain que le texte soit pleinement compréhensible sans avoir lu les nouvelles écrites antérieurement, je ne sais pas vraiment par quel bout attaquer la chose, personnellement. Il faudrait vraiment qu’un éditeur sympathique fasse un beau fix-up avec tout ça 😀

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        1. En fait, peut-être aller voir là http://aliettedebodard.com/bibliography/the-universe-of-xuya/ (ce que tu as dû faire) et commencer par les récits du 22ème siècle qui précèdent  » On a Red Station, Drifting ». Le second roman, “The Citadel of Weeping Pearls”, doit bientôt ressortir en numérique. D’après ce que je commence un peu à connaître de l’auteure, je pense que les récits sont « loose » donc peu liés entre eux.

          Aimé par 1 personne

  2. Chouette interview, merci !

    J’avais pris The house of shattered wings en promo numérique VO je sais plus quand et il traine sur ma liseuse depuis, du coup avec ta chronique et ton interview j’ai bien envie de le lire vite 😀

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